LE LAURIER ROSE

dans La Couronne blanche


par Emilie Evershed


Le vent soufflait sous un ciel noir,
Quand de ses souvenirs un soir
Une vieille femme, qu’on pense
De race indienne, me dit
Que de loin dans sa souvenance
Datait la légende qui suit:

«Quand la Louisiane espagnole,
Sommeillait sous la brise molle;
Quand les souples forêts pliaient
Sous les mille fleurs des lianes,
Que les zéphyrs au loin portaient
Les fraîches senteurs des savanes;

«Lorsque sous les bords escarpés
Du fleuve géant, loin groupés
On voyait légers, pleins de force
Des Indiens, jeunes et vieux,
Sur leurs légers canots d’écorce
Glisser sur les flots onduleux;

«Quand pointait parfois une voile,
Les yeux sur cette blanche toile
La demandaient à l’Océan,
Dont alors il était avare.
Chacun se rendait d’un élan
Pour fêter l’événement rare.

«Quand la ville aux rares maisons,
Dont on voyait les blancs pignons
Parmi de verts et frais ombrages;
Et quand des fragments de tribus
Alors pittoresques, sauvages,
Dormaient sous ces arbres touffus;

«Et lorsque de petits îles
Sur le fleuve aux ondes tranquilles
Flottaient en bouquets animés
D’insectes aux ailes de gaze,
Où des vers luisans enflammés
Brillaient de reflets de topaze;

«Et lorsque les Opelousas,
Ainsi que les Attakapas,
Campagnes aux vastes prairies,
N’offraient en ces antiques temps,
Sur leurs rives toutes fleuries,
Que quelques rares habitans,

«Un petit lac en miniature
S’offrait au sein de la verdure:
On le nommait Catahoulou.
Ses bords aux fleurs toutes vermeilles
Encadraient ce joli bijou
Comme autant de fraîches corbeilles.

«Près de la ville de Saint-Martin
Et près d’un tortueux chemin
Peut-être le voit-on encore;
Pays aux fleurs, aux magnolias,
Que le brillant soleil colore.
Là vivaient lors de fiers Chactas.

«Et lorsque la foi primitive,
Là, des chrétiens était naïve,
Alors il s’élevait parfois
Une petite église
Dont le frêle clocher en bois
Laissait partout jouer la brise.

«Et lorsqu’on prenait le pays
Des pauvres parias, jadis;
Près de ce lac, une famille
Chérissant le nom espagnol
Elevait une jeune fille
Née indienne sur ce sol;

«Mais elle savait que son père
Etait blanc, car sa pauvre mère
Parlait à chaque instant du jour,
Dans ses tristesses, dans ses larmes,
De cet homme, son seul amour,
Brave soldat mort sous les armes.

«Aïta, c’est là qu’il rêvait,
Auprès des fleurs qu’il cultivait.
Regarde bien ce laurier rose;
Sous son ombre il te caressait;
Te préférant à toute chose,
Et sous ses baisers te berçait!

«Et dans son sonore langage
Au bord du lac, sur le rivage,
Ce beau laurier était le lieu
Où, dès qu’allait poindre l’aurore,
Chaque jour il priait son Dieu,
Voulant aussi que je l’adore.

«Mais nos lois, pauvres Indiens,
Défendent le Dieu des chrétiens,
Hélas! quand dans sa foi brûlante,
Comme un rayon qui resplendit,
Son front brillant—j’étais tremblante,
Et priais notre Grand Esprit!

«Je conjurais les regards sombres,
Craignant des noirs esprits, les ombres
De s’éloigner de lui, de toi;
Quand sur cette terre indienne,
Vers cette croix, sa vive foi,
Voulait te faire une chrétienne.

«Mon Aïta, ne dors jamais
Sous ce laurier rose, si frais;
On dit qu’il donne la folie
Par des songes trop décevans;
N’y reste jamais assoupie
Te laissant bercer par les vents.

«Parfois je m’y suis reposée,
Quand la terre était embrasée,
Vers le lac, je croyais te voir
Comme une ombre froide et livide,
T’agitant dans le désespoir,
Ta voix s’éteignant dans le vide!


«Mon Aïta, crois-en ma voix,
Evite avec soin cette croix
Où je te vois comme affaissée….
Car notre tribu te verrait,
Dans l’orgueil de sa foi blessée,
Peut-être elle nous trahirait.—»

«Aïta, la perle indienne,
Belle, indifférente, un peu vaine,
Sans rien entendre alors disait
Tout bas, son unique prière
Que l’écho parfois redisait,
Mêlée au doux nom de son père.»

D’un pied léger, vers le matin,
Au village de Saint-Martin,
Du fond d’une petite église
Que des chants sacrés remplissaient,
Aïta se montrait surprise
Aux yeux des chrétiennes qui passaient

«—La perle indienne est bien belle,
Mais on la dit bien cruelle,—»
Allaient disant les jeunes gens:
Sans rien entendre, la pauvrette
Disait dans son cœur les saints chants,
Pour emporter dans sa retraite.

De retour, la fleur du désert,
Etait insensible au concert
De cette nature sauvage;
Et son cœur sous une autre loi,
Caressait dans l’air une image…
Qu’embellissait encor sa foi.

Un soir, elle s’était assise
Devant la porte de l’église;
Quand, dans ses plus blancs vêtements,
Apparaît un jeune et beau prêtre:
Aïta, de ses bras tremblants,
Voudrait retenir ce bel être!

Quand alors un calme regard
Tombe sur elle, par hasard,
Et soudain comme un trait qui vole,
Ce regard pénètre son cœur ,
Doux, comme la voix qui console,
Parlant bas, d’un futur bonheur!

Aïta, toute à son pensée,
Emporte, en son âme oppressée
L’image et le regard serein…
Puis au désert, sa voix tremblante
L’appelle, et sur la croix soudain
Pose en pleurs sa tête charmante!

L’ignorante enfante des déserts,
Ne prévoyait point les revers
Qu’elle accumulait sur sa tête:
Car, vers cette croix, Hidelgo,
Entendant comme un chant de fête,
De prière, dit par l’écho;

Hidelgo, le sombre sauvage,
D’Aïta reconnaît l’image
Que le beau lac lui réfléchit!
Il l’aimait!—et sa main perfide
En évoquant le Grand Esprit,
Agitait son fer homicide.

Aïta pressait sur son cœur
Sans voir le sauvage, la fleur
A l’autel de la vierge, prise:
—«O fleur cueillie un jour, par lui!
Puisse ici t’effleurant la brise
Lui porter mes pleurs,mon ennui!…

«Et puisse aussi, mon brave père,
Qui m’apprit ma seule prière,
M’inspirer si ma vive foi,
Doit un jour me faire connaître
De ce chrétien, et si je doi
Rendre sensible ce bel être!—

«Sa voix gémissante à l’écho
Torturait le cœur d’Hidelgo
Qui, tout plein de sa fureur sombre
Faisant de son crime un devoir
Quand le désert s’emplissait d’ombre
S’avançait doucement le soir...

Le laurier rose, dès l’aurore,
Montrait sans vie, et belle encore
Aïta, l’enfant des déserts,
Sur la croix, où sa jeune tête
Penchait vers le lac aux flots verts,
Comme la fleur sous la tempête!»

 


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