CANTATE

DU 8 JANVIER 1837.

Auguste Lussan

Seigneur ! Seigneur ! réveille ta justice ;
Un peuple entier offert en sacrifice
Lève les mains vers ton trône éternel.
Guide ses pas au milieu de l’orage,
Pour que sa voix redise d’âge en âge
Un chant de gloire illustre et solennel.

Dormez enfans sur le sein de vos mères,
La foudre gronde à l’horizon lointain.
Dormez enfans, pour vous veillent vos pères
En se tenant la main.

Seigneur ! Seigneur ! sur nos têtes résonne
D’un glas de mort le timbre monotone,
Et sur la terre abandonnée aux vents,
Blanchis, épars, privés de sépulture,
De nos guerriers, victimes d’un parjure,
Roulent au loin les poudreux ossements.

Dormez encor sur le sein de vos mères, &c.

Seigneur ! Seigneur ! la mort seule domine,
Dans nos cités en proie a la famine ;
Nous succombons, tourne vers nous les yeux.
Faut-il, hélas ! dire aux os de nos pères
Que nous fuyons aux rives étrangères ! ! ! !
Mais un éclair vient de briller aux cieux !

Dormez toujours sur le sein de vos mères, &c.

Mes fils, mes fils, plus de pleurs, de tristesse,
Changez vos chants en hymnes d’allégresse.
Vos oppresseurs sentiront mon courroux,
Mes derniers nés, vous n’aurez plus de maîtres,
Vous dormirez auprès de vos ancêtres,
Le Seigneur Dieu va combattre pour vous ! ! !

Quittez enfans le sein de votre mère,
La foudre fuit à l’horizon lointain,
Sur l’ennemi le Seigneur votre père
Vient d’étendre la main ! ! !

 

LE FLEUVE

Salut ! ô fleuve roi ! salut ! père des eaux !
Sur ton sein jaunissent les grands vaisseaux,
Comme en la mer profonde ;
Et du vaste Océan l’abyme tarirait,
Si ta puissante main, par pitié, n’y jetait
Le tribut de ton onde !

L’amazone, le Nil, le Gange, la Plata,
La tamise, le Rhin, le Tage, le Volga,
Le Danube, le Rhône !
Dont le flot roule au loin sur des sables dorés,
Prosternés devant toi, te servent de degrés
Pour monter à ton trône !

Suspendu dans les airs, à la porte des cieux,
Ton palais fut assis sur des monts sourcilleux
Aux bases éternelles !
Ton immuable arrêt y plaça le trésor
Dont ta prodigue main doit enrichir encor
Mille races nouvelles !

Salut ! ô fleuve roi ! de tes flots écumeux
Enchaîne d’un regard le cours impétueux ;
Car, lorsque dans l’espace
Se déroule l’éclat de ta voix en courroux,
Le mortels effrayés se disent : Courbons-nous !
Le Méchassébé passe ! ! !

 

DOUTE

Pour souffrir tout le jour, apparaître un matin,
Et puis après mourir, mourir c’est le destin.
Mais alors que la mort hideuse, échevelée,
Le frappant dans nos bras, à nous s’est révélée,
Est-ce au néant, au ciel, que ce choc l’a jeté ?
Ces yeux fermés au jour, cette immobilité,
Sont-ils signes certains que désormais cette âme
A repris son ressort pour ce monde de flamme,
Foyer de l’univers, où le Dieu rédempteur
(Et Dieu n’est point un mot) mit le feu créateur ?
Souffrirait-elle encor le pauvre âme candide ?
Est-elle assise au ciel, en un banquet splendide ?
Entend-elle nos cris de regrets et d’amour,
Du sein des chérubins qui chantent son retour ?
Ici, le doute encor, le doute et sa lignée !
Scepticisme, athéisme, une âme résignée
Peut, bravant votre aspect, vous fixer sans effroi.
Que pouvez-vous contre elle ? elle croit, elle a foi !
Mais s’il fallait pourtant que le corps fut poussière
Pour l’âme remonter au séjour de lumière ?
Si quand, nous disons-nous, la mort c’est le sommeil,
Dieu créant l’univers l’avait nommé réveil !
Si pauvre âme, enfin, tremblotante, glacée,
Dans sa prison de chair, par Dieu même placée,
Devait voir s’écouler les nuits, et puis les jours,
Les mois et puis les ans ; et pleurante toujours,
Peut-être, un siècle entier par des tourmens sans nombre,
Par des tourmens réels, dont les nôtres sont l’ombre,
Racheter son beau ciel ! oh ! s’il en est ainsi,
Reviens, mon bel enfant, mon ange, viens ici,
Viens, le vent va souffler, elle est froide la terre ;
Viens réchauffer ton sein sur le sein de ta mère ! ! !

 

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