Une Créole

Armand Garreau

La Renaissance louisianaise, le 12 et le 19 juin 1870


I.

      Mademoiselle Alida de F… était, il y a quinze ans, la plus gracieuse fille qu’on pût trouver. Sa taille svelte et flexible avait cette souplesse qui est un des charmes caractéristiques de nos beautés créoles. Ses cheveux d’ébène se déroulaient en boucles voluptueuses sur ses épaules. Sa bouche rosée était si coquettement mignonne qu’elle semblait condamner à ne prononcer que des mots d’amour. 
      Quelque fois elle donnait à ses yeux cette ineffable expression de langueur qui révèle toutes les joies terrestres dans un seul regard. Oh! alors on était tenté de tomber à ses genoux, et l’on eût donné sa vie et son âme pour inspirer à cette femme l’amour qu’on puisait dans ses yeux et qu’on respirait autour d’elle. 
      Mais Alida avait un défaut bien commun aux belles créoles louisianaises. Elle se savait douées de tous les charmes que la main de Dieu peut répandre sur les femmes privilégiées, elle sentait sa puissance et elle était toute disposée à s’en servir. Son cœur, accessible à de vains triomphes, enflé d’orgueil, eût facilement imposé silence à ses plus douces inspirations, et leur eût préféré ces stériles satisfactions d’amour-propre dans lesquelles la vanité féminine trouve si bon compte. 
      Sa famille était peu fortunée, et cependant Alida aimait le luxe et les fêtes. Elle voulait briller et plaire. Plus elle voyait le monde, plus elle désirait en connaître toutes les joies, tous les enivrements, toutes les séductions. Elle comprit que la fortune seule lui procurerait les nombreuses jouissances dont elle était si envieuse, et elle jura d’être riche un jour. 
      Cependant son cousin Théophile n’était pas riche et elle lui avait juré une éternelle fidélité. 
      Depuis longtemps Théophile n’avait qu’un rêve, un espoir, un bonheur, et tout cela reposait sur les serments d’Alida. Il n’attendait qu’une position honorable pour l’appeler son épouse bien-aimée. 
      Un jour il vint tout radieux annoncer à son Alida chérie qu’il était enfin arrivé au but qu’il poursuivait depuis si longtemps. Les élections venaient d’avoir lieu, et Théophile, jeune avocat laborieux et plein d’avenir avait été appelé par ses concitoyens à un poste dans la magistrature locale. C’était un premier pas franchi; avec de la conduite et du travail, le reste devait venir facilement; ce n’était plus qu’une affaire de temps. 
      Le jeune fille parut embarrassée devant l’explosion de joie de son amant et ne répondit pas. 
      —Quoi! vous ne partagez pas mon ivresse? demanda le jeune magistrat avec surprise. 
      —Mais…au contraire, mon cher Théodore… je vous félicite… bien sincèrement de votre réussite… quoique votre emploi soit bien modeste. 
      —Modeste! Vous n’y pensez pas! A mon âge! Il est presque sans exemple d’avoir vu un magistrat à vingt-cinq ans! Puis, je ne resterai pas là. Aux élections prochaines, je suis certain d’arriver à un poste plus élevé. Si je dois mon triomphe à l’amitié de mes compatriotes, je veux devoir le second à leur estime. Enfin, Alida, songez que cet emploi, que vous trouvez aujourd’hui si modeste, était autrefois l’objet de notre ambition. 
      —Ah!… autrefois! Voyons, convenez, Théodore, que les revenus de votre place sont bien…minimes. 
      —Deux mille piastres!… n’est-ce pas assez pour vivre dans une honnête aisance? 
      —Oui! mais avec cela, peut-on se permettre d’aller dans le monde, de donner des fêtes? 
      —Eh! que nous important les fêtes? Vraiment, Alida, je ne vous conçois plus. Depuis que vous êtes admises dans certains salons, vous ne pensez plus qu’au bruit, à l’agitation, au tumulte des fêtes! 
      Oh! croyez-moi, mon bel ange, laissons-là le monde si nous voulons être bien heureux. Ne vivons que pour nous-mêmes; nous trouverons dans notre amour des joies autrement douce et un bonheur plus réel que tout ce que peut vous offrir le monde! 
      —Sans doute! ce que vous dites de l’amour et de la vie tranquille a ses charmes, mais on ne peut pas non plus toujours rester chez soi et se sevrer de toute société. 
      —C’est vrai, Alida, et quoique de vous cette réflexion m’étonne, j’avoue qu’elle est juste à certains égards. Aussi, sera-je le premier à vous engager de voir un petit nombre d’amis choisis. 
      —Bah!…des amis! quelques avocats bavards à cheveux blancs! des magistrats graves et sévères! de vieilles femmes laides et dévotes! beau plaisir! fit la jeune fille avec dédain. 
      —Je ne vous comprends plus! reprit douloureusement Théodore. Es-ce une querelle que vous me cherchez? Vous ai-je déplu sans le savoir? 
      —Mais non! 
      —Alors pourquoi ce langage étrange? Pourquoi repoussez-vous aujourd’hui ce qui, dernièrement encore, était notre plus belle espérance? 
      —Théodore, je serai franche avec vous! Je ne veux pas être éclipsée par tout le monde! Je veux avoir une position qui me permette d’être l’égale de tous! Je suis humiliée de l’espèce d’infériorité dans laquelle je me trouve. 
      —Mais nous ne sommes pas riches, ma bien-aimée. Ce n’est pas avec deux mille piastres par an que je pourrai vous faire l’égale de tous! 
      —Eh bien! nous attendrons! 
      —Attendre! quoi? 
      —Que vous ayez une position plus convenable.
      —Alida, c’est impossible! Vous ne pensez pas ce que vous dites, car un démon vous l’inspire! Ce n’est pas vous si jeune, si naïve, qui avez pu imaginez ces choses-là! Vous ne pouvez pas oublier en un jour tous vos serments! Vous ne voudriez pas condamner ma vie au désespoir! Répondez-moi donc! Vous ne voyez pas que ma tête s’égare… Alida!… Alida! 
      —Que voulez-vous?
      —Ce que je veux!… je veux que vous me disiez que je rêve!… que je n’ai pas entendu les vilaines choses que vous avez dites! Je veux que vous me souriez comme autrefois. Je veux que vous ne retiriez pas votre main de la mienne! Je veux! je veux!… le sais-je moi? Hélas! Je veux que vous soyez vous-même! 
      —Vous êtes fou!
      —Fou!!! j’en ai peur, Alida! Mais si jamais je suis fou, c’est que tu seras, toi… une parjure et une infâme! 

 * * * * * 

      Huit jours plus tard, Théophile avait donné sa démission de l’emploi que lui avaient confié ses concitoyens, et il entrait dans un séminaire. Alida faisait, plus que jamais, l’ornement de tous les salons de la Nouvelle-Orléans.

(Le fin au prochain numéro.)


II.

      C’était trois ans après. 
     Un soir, l’autel de l’église Saint-Louis resplendissait de l’éclat de cierges. L’encens, montait en spirales parfumées, vers la voûte du chœur; un jeune prêtre, les mains jointes, psalmodiait à mi-voix ses prières devant le Tabernacle. 
     A genoux devant la sainte table, une femme belle comme les anges, comme eux vêtue de blanc, attendait la bénédiction nuptiale. Près d’elle était un homme jeune et beau aussi. Un rayon de bonheur se reflétait sur leurs deux fronts. 
     Derrière eux, une foule nombreuse et brillante les couvrait de son admiration. 
     Le prêtre descendit gravement les marches de l’autel. Son visage était maigre et pâle. On voyait que cette homme avait dû souffrir. Il s’approcha lentement des deux époux, étendit vers eux ses mains agitées d’un tremblement involontaire et, d’une voix émue, il appela sur eux les bénédictions du ciel. 
     La jeune femme leva la tête, pâlit et eût peine à retenir un cri. 
      Elle venait de reconnaître, dans le prêtre qui la bénissait, l’infortuné Théodore. Celui-ci avait également reconnu la parjure, l’ambitieuse, et un sourire plein d’amertume avait erré sur ses lèvre. 
     Cependant, il se rappela qu’il était venu pour bénir et prier… il bénit et pria!… Puis, quand la foule eut disparu, quand l’encens ne monta plus, en spirales parfumées, à la voûte du chœur, quand les cierges furent éteints et que le vaste nef de l’église fut plongé dans les ténèbres et le silence, le jeune prêtre pleura, se ongles se crispèrent sur sa poitrine qu’il déchira; sa tête se meurtrit aux bords de l’autel et il tomba évanoui! 
     Quand il revint à lui, l’horloge jetait dans la nuit douze voix lugubres: c’était minuit! Le prêtre s’agenouilla, demanda à Dieu pardon de sa faiblesse, puis il pria jusqu’à l’aurore.


III.

     Dix années s’écoulèrent. 
     Dans une chambre triste, nue, une femme se mourait; tout, autour d’elle, portait le cachet de la plus affreuse misère. 
     Des lambeaux de robes de soie étaient étendus sur son lit de douleur. Près d’elle, deux enfants, mal vêtus, pâles, amaigris, pleuraient, gémissaient, et elle n’avait pas la force de les apaiser, de les consoler. 
     Cette femme avait dû être belle, mais la douleur, le remords peut-être, avaient empreint une marque de fatalité sur son front plissé avant l’âge, dans ses joues creusées et livides. 
     Tout à coup un prêtre entra. Son œil sonda et comprit aussitôt l’affreuse misère du lieu où il était, et son cœur se serra. Il s’approcha du lit de la mourante et lui dit avec compassion: 
     —Vous souffrez? 
     —Oui!… mais c’est pour si peu de temps encore! 
     —Ne désespérons jamais! 
     —Pour l’autre vie, c’est vrai… Dieu est si bon. Mais pour celle-ci, oh!… il y a déjà longtemps que je n’espère plus rien. 
     —C’est bien alors, Madame, d’avoir compté sur la miséricorde du ciel pour un monde meilleur. 
     —Hélas! suis-je encore de cette miséricorde. 
     —Pourquoi pas? 
     —Oh, si vous saviez… 
     —Je vous écoute. 
     La femme se recueillit un instant, puis elle reprit. 
     —Autrefois, mon père, Dieu m’avait donné une fatale beauté… Il y a dix ans, un homme, un noble cœur, une âme honnête, aimante et dévouée, s’attacha à moi… pour son malheur… Et moi, malheureuse, remplie d’orgueil, moi, je l’aimai… Mais j’étais pauvre et lui aussi. Qu’avez-vous, mon père? 
     —Ce n’est rien, dit le prêtre en se remettant; continuez je vous en prie. 
     —Eh bien! je fus assez lâche pour briser la seul rêve, l’unique bonheur de l’homme qui avait mis en moi sa joie et sa vie… Et pourquoi le tairais-je?… je fis violence à mes propres sentiments; je mentis à moi-même et j’oubliai tous mes serments passés pour n’écouter que de folles idées d’ambition, de richesse, de plaisir. Je cachai la honte de ma parjure dans les fêtes brillantes que m’offrait le monde et je parvins au but que je désirais… Ah! que j’en fus cruellement punie! 
     Je devins la femme d’un homme riche, comme moi sans prévoyance, comme moi sans force contre les entraînements d’une vie oisive. La gêne succéda bientôt à la fortune. Nous ne voulûmes rien changer à notre manière de vivre et nous ne tardâmes pas à être complètement ruinés. J’étais mère alors!… Mon mari ne se sentit pas le courage de lutter contre la misère, pour lui, pour moi, pour ses deux enfants, et un jour… sans prévenir personne… il est parti! 
     Ici, la pauvre malade fut obligée de s’arrêter. La tristesse de ses souvenirs la suffoquait. 
     Le prêtre, les yeux fixés sur elle, les mains pendantes, semblait une statue de douleur, tant il y avait d’abattement dans sa pose et de pénibles souffrances dans son regard humide. 
     Après un moment de silence la malade continua. 
     —Le reste, ô mon père, est bien facile à comprendre… Sans soutien, sans amis, trop fière pour réclamer les secours de ceux que mon luxe avaient éclipsé, je fus bientôt en butte à l’indigence la plus affreuse… et… aujourd;hui… je meurs!… épuisée par ma longue lutte contre la misère… Je meurs, ayant au cœur une crainte et un remords… Oui une crainte pour l’avenir des mes enfants… et un remords… pour le noble cœur que j’ai lâchement abandonné. 
     Deux larmes brûlantes tombèrent des yeux du prêtre sur la main de la mourante. 
     —Vous pleurez, mon père? demanda-t-elle d’une voix presque éteinte. 
     —Oui, répondit le prêtre en étendant les mains… et soyez tranquilles!… n’ayez ni crainte, ni remords! je prendrai soin de vos enfants, et… je vous pardonne! 
     —Ciel! c’est lui!… c’est Théodore! Oh! merci! Théodore, merci! je te… 
     La pauvre femme voulut faire un effort pour se soulever, mais elle retomba… Elle était morte! 
     Le prêtre s’agenouilla au pied du lit et pria longtemps. Puis il prit les deux enfants par la main et leur dit: 
      —Mes enfants, maintenant, je serai votre père sur la terre. Pour votre mère!… elle est au ciel! 
     Le prêtre a tenu parole. 

 FIN.

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