Essais Poétiques (extraits)

Charles Oscar Dugué

1847


Souvenirs de la Louisiane

Revenez, souvenirs de mon enfance ;
Revenez, souvenirs, faites couler mes pleurs !
Revenez, temps de joie et de pure innocence,
Temps chéris où mon âme ignorait les douleurs !

Forêts qui, me prêtant vos purs et frais ombrages,
Sur mon front balanciez votre dôme mouvant;
Beaux lacs où se peignaient ces sublimes images ;
Ondes que soulevait, ou caressait le vent !

Canals où les coursiers errant dans les savanes
Aimaient à laver l’or de leurs crins onduleux;
Champs où de l’Indien s’élevaient les cabanes ;
Maïs que balançait le zéphir amoureux !

Jasmins blancs embaumés, lianes des tonnelles,
Dont la brise semait la feuille au sein de l’eau ;
Bassins où les oiseaux venaient baigner leurs ailes ;
Puits profond qu’ombrageait ce vieux saule si beau !

Lilas où les essaims d’abeilles bourdonnantes
Entre les rameaux bleus venaient chercher le miel ;
Figuiers qui me portiez sur vos branches tremblantes,
D’où tombaient au matin les gouttes d’eau du ciel !

Paisibles habitants de ces toits de verdure ;
Papillons azurés, oiseaux-mouches de feu ;
Will-poor-will dont la voix si plaintive murmure
À l’oranger sans fleur comme un long chant d’adieu !

Immenses pacaniers dont l’ombre tutélaire
S’étendait sur nos toits, de vieux lichen vêtus ;
Plaqueminiers jumeaux, de fruits jonchant la terre,
Arbres que l’ouragan a peut-être abattus !

Chênes-verts orageux, où l’antique corneille,
Balancée à tout vent dans le vague des cieux,
Appelle la tempête et sans crainte sommeille,
Ainsi qu’un vieux nocher, des flots insoucieux !

Cypres retentissant sous les coups de la hâche,
Où la voix des échos répondait à ma voix !
Vastes magnolias où le socco s’attache ;
Orchestre harmonieux des ondes et des bois !

Revenez, souvenirs de mon enfance ;
Revenez, souvenirs, faites couler mes pleurs !
Revenez, temps de joie et de pure innocence,
Temps chéris où mon âme ignorait les douleurs !

1840
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Souvenirs du désert

Ô belle Louisiane, ô vastes cyprières,
Où m’égaraient jadis des courses solitaires ;
Où j’allais, tout enfant, ainsi qu’en un saint lieu,
Ouïr, déjà rêveur, la grande voix de Dieu !
Où j’écoutais, ravi, de vagues harmonies ;
Où je m’entretenais avec de doux Génies !
Ô mon ciel d’Occident, d’où tombait autrefois
La poésie en pleurs dans les blonds lis des bois !
Rivages résonnant de doux échos ! Vieux fleuve,
Où mon cur desséché de loin encor s’abreuve,
Où du Chactas encor j’entends le chant lointain !
Ô charmante patrie, ô sol américain,
Eden de mon enfance, ô pays des Sauvages,
De toi, dans mon exil, j’ai gardé mille images :
Je revois tes lauriers, et tes grands chênes-verts,
Et tes îlots flottants, de longs roseaux couverts ;
Je revois l’horizon, avec ses teintes vives
D ’argent, de pourpre et d’or illuminant les rives ;
J e revois, réfléchi dans les beaux lacs dormants,
Le fantôme allongé de tant d’arbres géants...

Mais pour mon cur ému quelle touchante scène !
Voici, là, sur la mousse, une jeune indienne,
Tendre fleur des déserts, que l’orage et les vents
N’ont point flétrie encor de leurs souffles brûlants.
D’un peuple vierge encore intéressant usage !
À son oreille pend la perle du rivage ;
Des plumes de héron, couronnant sa beauté,
Mélangeant sa douceur d’une noble fierté ;
Sur son sein demi-nu, comme une étoile brille,
Aux derniers feux du jour, une blanche coquille ;
Et ses doigts diligents tressent, en latanier,
Pour voiler son beau corps, un chaste tablier !...
Sur la natte de jonc, parmi les fleurs, sommeille
Un enfant nouveau-né que sa tendresse veille ;
Le rouge cardinal, le colibri d’azur
Voltigent à l’entour, dans un air frais et pur ;
Sur le front de l’enfant un érable à fleur blanche,
Ainsi qu’un éventail, laisse flotter sa branche ;
Et le souffle du soir, jouant dans ses cheveux,
Semble murmurer ces mots harmonieux :
Dors, dors, charmant enfant, dors paisible en ta couche ;
Aux lèvres du jasmin je préfère ta bouche !

1840

Désenchantement

À Mrs.***

À peine ai-je compté ma dix-neuvième neige,
Et déjà de la vie un noir dégoût m’assiège !
Cet âge où l’espérance épanouit les curs,
Où l’âme erre sans cesse en des palais de fleurs,
Et, comme un papillon, effleurant toute chose,
Dans ses mille désirs jamais ne se repose ;
Où l’avenir encore apparaît à vos yeux
Comme un prisme éclatant qui reflète les cieux,
Cet âge fortuné que chante votre lyre,
À peine ai-je connu le bonheur qu’il inspire...
Tous vos rêves dorés je ne les rêve pas :
Vous demandez des jours, j’appelle le trépas !
Dès longtemps de mon cur j’ai banni l’espérance ;
Je m’éveille et m’endors au sein de la souffrance.
Comme vous, autrefois, j’avais dans l’avenir
Cette félicité qui ne doit pas finir;
Mais j’ai vu se ternir le beau ciel de ma vie,
De mes illusions la coupe s’est tarie...
Jouissez des présents que vous donne le ciel,
Amis; pressez long-temps votre coupe de miel ;
Pour moi, qui des douleurs ai vidé le calice,
Puissent finir mes jours avec mon long supplice !

1840

À une Étoile Tombante

Pourquoi ne pas rester au ciel,
Astre à la blonde chevelure ?
Pourquoi du palais éternel
Exiler ta lumière pure ?

Viens-tu, céleste messager,
Ici nous porter l’espérance ?
Viens-tu, dis-moi, pour soulager
Quelqu’âme en proie à la souffrance ?

Ou bien ton radieux séjour
A-t-il pour toi perdu ses charmes ?
Serait-ce un malheureux amour ?
Les astres versent-ils des larmes ?

De nous, dis, pourquoi t’approcher ?
Ici-bas si tu viens chercher
L’amour, qu’au ciel on te refuse,
Ah ! remonte ! ton cœur s’abuse !...

1840

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