Les deux sœurs 

May Rush Gwin Waggoner


Le 22 novembre 1874

      « Tante ‘Trine... où va la musique, une fois que le violon est cassé  ? »
      En effet. Entourée de mille fragments de ce qui avait été des meubles, le regard fixé sur le bleu du ciel qu’elle voyait par le trou dans le toit, Catherine se demandait la même chose. Où va la vie, une fois en miettes ? L’ouragan n’avait pas été doux, comme témoignaient les branches de chênevert qui se séchaient sur ce qui restait de la grande table en bois de cypre. Il avait mouillé pendant deux jours sans arrêt. Heureusement la cheminée avait tenu, et la garçonnière de la maison. L’orage avait épargné toute la petite famille, c’était l’essentiel. Le toit, ça pouvait se réparer, les grands garçons arriveraient sans doute l’après-midi pour commencer le travail. En général, après un ouragan il faisait toujours beau... plus rien à craindre de la pluie. Tout se réparait ici. Tout se renouvelait ou repoussait dans cette jungle de Louisiane. Tout, sauf les vies.
      « Tante Trine. Où va la musique ? Elle est sortie pour toujours ? Elle s’échappe par les cordes ? Elle est perdue ? Elle s’échappe goutte à goutte comme l’eau de la levée ? » Adam serrait sur son cœur le trésor qui avait appartenu à sa sœur. Le violon, fabriqué par l’arrière-grand-mère Emmeline Broussard en Acadie, laissait piteusement pendre son manche inutile. Catherine pensa aux poulets qu’elle tuait le dimanche pour les dîners familiaux. Les cordes du vieil instrument ballottaient comme des ligaments, inutiles à la bête qui ne chanterait plus. Puis un frisson la cloua au sol : le manche cassé rappelait le cou fracturé de Cécile.
      Ce violon avait été le salut de la petite Cécile, noyée lors de cet horrible accident au cours d’une promenade il y avait deux ans. Elle aussi avait eu le cou cassé : la fracture a dû se produire quand elle est tombée du tronc de l’arbre cornu qui liait les deux rives du petit bayou.
      « Et si les cordes restent ? Les cordes, Tante Trine ? » Catherine prit le vieux violon et le mit sous le menton. Fait du vieil érable qui avait poussé à côté de la vieille maison à Grand Pré, il possédait, selon la tradition familiale, des pouvoirs magiques. Sa création même avait des éléments du merveilleux : on racontait qu’il y au moins un siècle un gros orage était arrivé à l’improviste le 22 novembre, chose exceptionnel en automne en Acadie. Le lendemain l’arrière-grand-mère, Emmeline, âgée alors de 12 ans, avait trouvé une grande branche, tombée à deux pas de la maison. Frappée par un éclair, a-t-on dit. Emmeline prit ce don de la nature comme un signe : il fallait en faire quelque chose d’unique. Un instrument. Un violon. Sauvé du feu de l’hiver qui s’annonçait, le bois avait répondu à la miséricorde d’Emmeline avec une reconnaissance sonore : le son du violon était doux comme la voix d’une sirène. Mais Emmeline faisait toujours attention à ne pas abuser du statut favorisé du violon et n’en jouait que quand elle était seule. Ce n’était pas aux femmes de jouer du violon : elles chantaient le soir après le souper et elles chantaient les berceuses. En bonne acadienne bien élevée, elle respectait la tradition mais suivait sa propre destinée : la musique se ferait. Mais seulement quand elle serait seule.
      D’un coup le monde d’Emmeline fut détruit : le Grand Dérangement mit en exil toute la nation d’Acadiens. On racontait que le jour fixé pour le départ de son groupe, les mères de famille nouvellement arrivées à la plage découvrirent qu’il n’y avait pas de place dans les bateaux pour tous les effets personnels qu’elles avait apportés de leurs petites maisons. Il fallait donc abandonner sur la plage les berouettes pleines de marmites et d’édredons et prendre juste le nécessaire. Sachant que pour Emmeline son violon valait plus que la nourriture, sa mère ne dit rien quand celle-là le prit dans ses bras. En attendant l’ordre de marcher, la petite Emmeline se cachait entre sa mère et sa tante, saisie de peur, évitant les yeux inquisiteurs des soldats qui contrôlaient le départ. Son père et son oncle étaient détenus ailleurs, son frère cadet était déjà sur un autre bateau avec les autres enfants mâles, otages pour garantir un exil calme. Tout à coup un soldat anglais épia le violon et dit : « A fiddle ! You think a fiddle is a necessity ? I’ll show you how much you need it ! » Et il s’en empara. Emmeline voulut le reprendre, mais il la menaça de sa baïonnette et fit semblant d’en jouer devant ses camarades.
      Après des heures, le Colonel remit au lendemain l’embarcation du groupe. Mais le soldat a gardé le violon, malgré les prières et les pleurs d’Emmeline. Le soir, celle-ci a trouvé le courage de se plaindre sans succès auprès du colonel lui -même. Et ce dernier, fâché et craignant une révolte de la part de ses prisonniers, a fait monter une garde devant la porte d’Emmeline pour l’empêcher de sortir. Comme une dernière gifle, il posta le petit soldat voleur devant sa porte.
      Le lendemain les camarades du soldat ne l’ont pas retrouvé à son poste. Après quelques heures, son copain l’a découvert, prosterné dans la plage, raide , à côté du violon qui flottait à côté aux caprices des vagues comme un bébé à l’aise dans son élément. Trois heures plus tard un soldat pâle comme la mort frappa à la porte d’Emmeline et lui rendit son trésor sans dire un mot, puis se sauva en courant. Les soldats ne la dérangèrent plus au moment de l’embarquement et on la laissa monter dans le bateau sans la forcer de descendre dans la cale, où un pied d’eau salée attendaient les misérables. Le violon fit donc le grand voyage avec les exilés, les accompagnant dans leurs souffrances et trouvant un asile en Louisiane avec eux en 1763. Depuis plus d’un siècle c’était la gloire de la famille, et sa sonorité pure et cristalline enchantait plus de trois générations de danseurs.
      « Tante Trine. Où va la musique ? » Ce n’était pas une question. C’était plutôt un cri d’angoisse qui rappela Catherine à la réalité. Elle n’avait pas de réponse. Le violon était un symbole du sort de la famille : brisé, meurtri, tenace, mais stérile. J’ai d’autres choses à faire asteur, se dit Catherine, ce pauvre violon pourra bien attendre. Il est inutilisable, mais je ne saurais pas le jeter : c’est le seul chose qui reste des aïeux. Catherine prit le pauvre violon dans ses bras comme un enfant malade et le mit avec soin dans l’armoire. Puis elle prit le petit Adam dans ses bras et se mit à le bercer. Quel trésor il était ! Et quel coup c’était il y a deux ans quand la mort de sa sœur l’avait bouleversé. Il avait subi bien des chocs, ce petit orphelin.
      Il y avait cinq ans, la mort soudain de sa sœur en couches avait fait de Catherine une mère de famille. Le veuf, Guillaume, adorait ses enfants mais leurs visages et surtout leurs rires évoquaient la femme qu’il avait adorée et dont la mort lui infligeaient un sentiment implacable de culpabilité. Il avait tant de peine à revoir les petits qu’il s’absentait de plus en plus souvent. Catherine, qui vivait seule dans la maison d’en face, prenait soin des petits. Trois mois après la mort de sa femme on a trouvé ce pauvre veuf mort dans le bayou. Personne n’a rien demandé ; il s’agissait d’un accident de chasse, il a dû trébucher et le fusil s’est déchargé. Et Catherine a pris possession de la maison et des enfants.
      Le petit Adam acceptait bien Catherine : il n’avait pas connu d’autre mère. Les filles bessonnes avaient été autre : à l’âge de dix ans, leur colère contre le bon Dieu a été dirigée d’abord vers leur nouveau frère d’abord, ensuite vers Catherine. Mais suite à une campagne acharnée menée par leur tante pour gagner leur affection, elles avaient fini par l’accepter comme mère adoptive, et peu à peu l’acceptation est devenue affection.
      On ne les aurait pas prises pour des sœurs : Cécile, née du soleil, chantait toujours et riait facilement : comme sa sainte patronne elle débordait de musique. Brune et sérieuse, Doris semblait garder en elle le côté sombre de la vie. Portée plutôt vers la cuisine et les sciences, elle cherchaient toujours la compréhension. Si elle avait été née homme elle se serait fait médecin.
      Mais un nouveau problème se présenta : une fois que les sœurs avaient accepté Catherine, elles se mirent à concourir entre elles pour son affection. Si Doris apprenait son catéchisme Cécile mémorisait les dix commandements. Si Cécile mettait une semaine pour broder une petite rose sur un mouchoir, Doris passait des nuits blanches pour en offrir une de plus grande. Le soir sur la galerie après le souper, si Doris savait trois strophes d’une chanson Cécile en composait deux sur place en pour pouvoir en chanter davantage. Leur rivalité était devenue quelque chose de plus intense, une amertume, presqu’une haine dont les commères parlaient. Catherine ne pouvait pas accepter cet antagonisme. Maîtresse d’école qu’elle était, elle avait l’habitude des rivalités et savait toujours rétablir la paix. Mais elle n’en pouvait rien contre cette jalousie. Catherine apprit à ne rien remarquer, à ne rien louer, de peur que l’une ne fasse la guerre sourde à l’autre.
      Un jour Catherine décida que c’était bien le moment d’effacer cette rivalité. Elle donna à Cécile le vieux violon et demanda à Lionel, le vieux violonneux du village, de la prendre comme élève, une demande un peu audacieuse. Mais il y a consenti, à condition que la jeune ne joue pas en public. Ensuite elle alla parler de Doris à Luc, le traiteur du village. Il avait déjà remarqué son intelligence et offrit de la prendre chez lui pour lui enseigner l’art de guérir par les herbes et par les connaissances secrètes. Miraculeusement au cours de leur douzième année, la méfiance réciproque se transforma en tolérance, puis entente. Les bonnes femmes du village s’émerveillaient de cette réconciliation : on les voyait sourire, partager les secrets, se promener comme toutes les sœurs, à parler garçons. Cécile fut charmée par le petit Alain, fils du juge Babineaux, tandis que c’était Hippolyte, le fils du forgeron, qui plaisait à Doris. Au moment où le petit Adam commençait à faire ses premiers pas, la famille entrait dans une période de paix.
      Puis comme un orage d’été que personne ne prévoit, cet horrible accident s’est produit il y a deux ans et la lumière s’était éteinte dans le cœur de Catherine. Malgré sa dévotion au Seigneur, il semblait à Catherine que le Bon Dieu se moquait d’elle : Il ne se contentait pas de donner 3 enfants à Catherine sans qu’elle les veuille : trois ans plus tard il en avait retiré une.
      Catherine connaissait bien les commérages : que Cécile avait incitée une haine sourde par sa beauté et sa gentillesse, et la jumelle l’avait assommée par jalousie. Ce n’était pas vrai, ce ne pouvait pas être vrai : Le constable a constaté que Cécile avait dû trébucher sur le tronc de l’arbre couvert de mousse qui faisait le pont sur le bayou. Sa tête heurtant cet arbre, elle a sans doute perdu conscience et se noya. Doris, courant devant elle, est revenue sur ses pas quand elle n’entendait plus chanter sa sœur, mais la chevelure châtaigne de sa sœur avait disparu sous les herbes qui bordaient le bayou. Doris avait cherché de l’aide, mais quand le constable est arrivé c’était trop tard. On l’a trouvée le cou cassé, sans blessure. Doris était malade pendant un mois, délirant, hallucinant, réclamant sa sœur le jour, se réveillant en sanglotant la nuit. Adam demandait sans cesse à sa mère adoptive pourquoi la musique avait cessé, et Catherine dut se passer de deuil pour soigner ce qui restait de sa famille.
      Et puis Catherine a fait quelque chose que les mauvaises langues trouvaient bizarre mais que Catherine trouvait tout à fait normal. Après la messe funéraire, elle coupa les cheveux de Cécile et les attachèrent au vieil archet qu’elle mit dans l’armoire à côte du violon. Gardienne de tous les souvenirs de la famille, ayant l’habitude des reliques, Catherine trouva cela tout naturel. Au lieu d’enterrer le violon avec Cécile, on mettait ainsi Cécile près de son violon...
      Et maintenant le violon était en miettes devant elle. Comme sa vie.

le 22 novembre l875

     Catherine regarda avec satisfaction la maison remise en état. On attendait les invités pour fêter les fiançailles des petits. Un grand plateau chargé de gâteaux attendait les convives, qui allaient chanter et danser des danses rondes.
      Les anciens élèves de l’école avaient fait preuve de leur affection pour Catherine en arrivant chez elle le lendemain du passage de l’ouragan, et au bout d’une semaine toute la maison était reconstruite Ils ont même ajouté du nouveau bousillage pour protéger contre le froid pluvieux qui s’annonçait. La maison devenait de plus en plus confortable à mesure que les enfants partaient : mais au moins Adam lui tiendrait compagnie pendant dix ans et amènerait un jour son épouse chez elle. La famille se perpétuerait.
      La cheminée portait toujours les cicatrices de l’ouragan, mais juste après on l’ avait badigeonnée, ainsi que la principale porte de la basse-cour qui donnait sur le chemin Maintenant la cheminée se dressait orgueilleusement vers le soleil. Il y avait eu, après tout, une fille à marier. Selon la chanson :

      C’est dans la maison là-bas,
      Qui a une cheminée blanche
      La fille qui est dedans
      Est belle et ben plaisante ;
      Les amoureux y vont
      Par derrière et par devant.

      Depuis la mort de Cécile, Doris et Alain, rapprochés par leur douleur, avaient passé de plus en plus de moments ensemble, et Catherine se rendit compte un jour que le pauvre Hippolyte ne venait plus à la maison. Doris avait l’air d’aimer Alain. Catherine ne voulait pas que ce jeune homme oublie la première qu’il avait aimée, mais elle se dit que ce n’était pas son affaire. L’essentiel était que Doris soit heureuse.
      Catherine jeta un coup d’œil sur Adam, qui portait un nouveau gilet et s’admirait dans le miroir. Lui aussi avait fait des progrès : il ne pleurait plus devant les grands vents. Les cauchemars avaient disparu. Il souriait de plus en plus souvent et parlait de moins de moins de Cécile. Parfois il sifflait même.
      Dommage que le violon soit toujours muet. Après l’ouragan on en avait offert un nouveau à Catherine. Ce n’était pas le violon de son aïeule, apporté de la vieille Acadie, mais le son était bon. Catherine avait refusé : elle n’en jouait pas bien mais elle préférait garder le vieux. Elle penserait le réparer une fois que Doris et son galant seraient mariés. Elle le remit dans l’armoire, à côté de l’alliance de sa sœur.

le 22 novembre 1876

     Catherine se réveilla en sursaut comme si une voix avait appelé son nom. Ne sachant pas pourquoi, elle sortit de la maison comme dans un rêve, errant sous la pleine lune pendant une bonne heure comme si en quête d’un objet précieux sans savoir ni ce qu’elle cherchait ni où elle le trouverait. Soudain comme prise par une fantaisie elle s’arrêta devant un pin d’où sortait de la résine. Elle s’en saisit d’une boulette qu’elle emballa dans son mouchoir, un mouchoir que Cécile lui avait offert il y avait dix ans, brodé d’oiseaux moqueurs bleu et gris. Elle passa par l’église, y entra, alla au bénitier, et trempa le mouchoir dans l’eau bénite. Sortant de l’église elle traversa le cimetière et se dirigea vers le tombeau de Cécile. Sans hésiter elle ramassa trois feuilles sèches de chênevert qui formaient un triangle sur le tombeau et une plume provenant d’une chouette qui venait au cimetière passer ses nuits en automne. D’un pas résolu elle regagna la maison, entra dans la cuisine, prit le mortier et le pilon et réduisit en poudre la plume et les feuilles. Puis elle prit le vieux couteau et se blessa au troisième doigt de la main gauche, d’où jaillit une goutte de sang. Ouvrant le mouchoir mouillé elle prit la résine et y mélangea le sang et la poudre. Elle sortit le violon de l’armoire et mit cette substance sur les deux côtés de la fracture. Elle joignit les deux morceaux et massa le manche en ôtant toute trace de cet onguent. Elle remit le violon dans l’armoire, regagna son lit, et s’endormit si profondément que le lendemain on craignait pour sa santé : Doris a dû appeler le médecin. Catherine ne savait ni d’où était venue sa fatigue, ni comment elle s’était coupé le doigt, ni pourquoi sa chemise de nuit était mouillé.
      Deux jours plus tard comme Catherine ouvrait l’armoire elle fut surprise de voir que le violon était réparé, une petite ficelle nouée trois fois encerclant le manche. Elle prit le violon pour l’examiner et faillit le lâcher : il était chaud comme si quelqu’un en avait joué. Palpitait-il, ou était-ce le son de son cœur qu’elle entendit ? Elle remit le violon sur le lit, et quelques heures plus tard, un peu remise de son choc, elle l’inspecta. En effet, il ne restait aucune petite trace de la cassure. Elle le mit sous le menton et fit quelques accords : le son cristallin était revenu.
     Même les cauchemars doivent mourir un jour.

le 22 novembre l877

     Le jour du mariage, la calèche du jeune Alain arriva à l’heure. Alain en descendit et demanda son épouse. Quand Doris tout rougissante apparut devant son futur, tout le monde applaudit selon la coutume . Le père du marié donna sa bénédiction au couple, et les trois parents firent l’éloge des futurs époux : Alain était bon habitant, Doris bonne travaillante. Après bien des larmes on quitta la maison pour l’église.
      À l’accompagnement des cloches, le petit cortège arriva à l’heure, la messe fut simple, et bientôt les convives arrivèrent de nouveau à la maison. Les nouveaux époux, aux bras de Monsieur et Mme Babineaux et Catherine s’assirent au bout des tables faites de planches posées sur les barils, couvertes de nappes blanches. On but à leur santé. Le gâteau de noce, embelli de guirlandes et un bouquet naturel de magnolias, suscita des ooh et des aah des convives : les commères, un peu déçues, s’émerveillaient à l’habileté de Catherine. Qui aurait cru qu’une vieillie fille, ancienne maîtresse d’école, aurait pu créer un si joli gâteau ?  
      Ensuite c’était le tour de Catherine de chanter « Adieu la fleur de la jeunesse ».

      J’avais promis dans la jeunesse
      Que je n’aurais jamais marier ;
      Adieu la fleur de la jeunesse, la noble qualité de fille,
      C’est aujourd’hui que je veux la quitter.

     Les larmes coulèrent, non seulement celles les demoiselles d’honneur, mais surtout celles de Catherine, qui pensa non seulement à la jeunesse envolée de Doris, mais aussi à la petite Cécile pour qui elle ne chanterait jamais cette chanson.
      Les mots « Allons danser ! » interrompirent la rêverie de Catherine. C’ était maintenant le moment de la promenade des mariés. Mais où était le vieux Lionel, qui jouaient pour tous les bals ? Il n’était pas jeune, après tout, et il oubliait des choses. Le silence était pénible Adam disparut pendant un moment, puis rentra avec le violon qu’il tendit à Catherine en disant « Voilà, Tante Trine. Tu joueras pendant que je vais chez Lionel, c’est à toi de jouer asteur. C’est la tradition. »
      N’ayant pas joué depuis longtemps, elle ne savait pas quoi faire. En plus, elle jouait très mal : c’était Cécile qui jouait si bien, tout en chantant. Et jamais en public. La jeunesse attendait, et l es commères avait commencé à parler entre elles. Tout le monde attend.

     Catherine prend le violon que lui tend Adam. Un bruit court : Est-ce le vieux violon ? Il n’est pas cassé ? Elle le met sous le menton, et commence à jouer « La valse de la famille ». Après la promenade, elle essaie de s’arrêter. Mais le son continue. Le violon semble prendre un voix ! Est-ce qu’elle entend des paroles ? Ce n’est pas possible. D’où viennent-elles ? Elle se croit la seule à les entendre. Mais non. Elle voit les autres qui s’approchent d’elle en se demandant qui chante.

      Cric Cric. Crisss.
      Des paroles ? Impossible.
      Crisss. Criss... Rissss. Risss.

      Un silence atroce descend sur les invités. Catherine, angoissée, veut s’arrêter, mais elle ne peut pas. Il lui semble que le violon frissonne tout seul. Elle continue de jouer ce qu’elle croit être une valse. Mais elle n’a plus de pouvoir sur ses doigts

      Risss. Do--risss. Do, Du. Yé. Yé. No-yé. No-yé.
      Do-ris m’a no-yée. Risss. Criss.

      Effaré, tout le monde se retourne devant Doris immobile, bouche bée, pâle comme la mort. Celle-ci se tourne et se sauve. Les invités sont cloués au sol. Son nouveau mari, saisi d’épouvante mais angoissé pour son épouse, la suit en courant. On passe la nuit à chercher les nouveaux mariés. Alain rentre à l’aube, trempé, épuisé. Rien. Le constable même prête son aide, mais on ne trouve rien. Personne.
      Le lendemain, au moment du lever du soleil, au même endroit où Cécile était morte il y a cinq ans, on trouva Doris, au bord de l’eau, toujours en robe de mariée, toujours coiffée par la couronne de fleurs en papier. On aurait dit qu’elle était noyée, mais elle était sèche, sans blessure, sans tache, les yeux fixés sur un grand vide.


     © May Ruth Waggoner 2003

 

Retour à la bibliothèque Tintamarre