LES CENELLES

Choix de poésies indigènes

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***
LA FOI, L’ESPÉRANCE ET LA CHARITÉ.


Dans une société, où l’on jouait aux Jeux innocents, il fut ordonné à un jeune homme, pour racheter son gage, de faire une déclaration d’amour à la dame de son choix. Il s’avança aussitôt auprès d’une jeune personne qui passait pour être un peu dévote, et s’en acquitta ainsi :

Mademoiselle,
Du bonheur, loin de vous, je niais l’existence ;
Vous me rendez la foi qui donne l’espérance ;
Afin de n’être plus par le doute agité,
Voulez-vous d’un baiser me faire charité ?

P. Dalcour.


***

SOUDAIN

(Mot donné.)

Air : J’ai vu partout dans mes voyages.

Je renonce à toi, sombre Lyre,
Puisque tu perds tes doux accents,
Et ne chantes que le délire
Qui s’est emparé de mes sens.
Tes sons Attiseraient la flamme
Que mon cœur alimente en vain.
Ah ! pour le repos de mon âme,
Lyre funeste, fuis soudain !

Si ma Lyre ne la rappelle
À mon esprit passionné,
Je vois son image fidèle
Dans l’œillet qu’elle m’a donné ?
Cette fleur, bien qu’elle se fane,
Est constamment, là, sur mon sein...
Sors de cet asile, profane,
œillet funeste, fuis soudain !

Enfin pour toujours je l’oublie,
Je vais jouir d’un doux repos !
Non, je n’ai plus rien d’Aurélie
Que le souvenir de mes maux.
Pleurs versés pour une inconstante,
Vous ne coulerez plus demain...
Mais quand de l’oublier je tente
Mon cœur s’y refuse soudain !

Déjà cesse ma frénésie,
Lyre, œillet, revenez à moi.
Disparais, sombre Jalousie,
Aurélie a reçu ma foi.
Dans l’Amour tout est indicible,
Plaisir, malheur, joie et chagrin :
Pour un mot on est inflexible,
Un regard désarme soudain !

M. Sylva.

***

À UNE DEMOISELLE

Qui me demandait des vers pour son album.


Belle enfant que l’amour a pris soin de parer
De ses plus beaux attraits pour mieux nous inspirer ;
Que puis-je vous offrir dans ma mélancolie ?
Depuis long-temps mon cœur est las de poésie,
Et malgré le plaisir que j’éprouve en ce jour
De chanter l’innocence et de plaire à l’amour,
Je crains bien que ma voix, hélas ! trop langoureuse,
Ne vous fasse pleurer... quand vous êtes heureuse !
Heureuse ! soyez-le. Que du ciel la faveur
Maintienne près de vous la paix et le bonheur ;
Vous préserve des maux dont la vie est semée,
Et vous la rende enfin joyeuse et parfumée !

M. St. Pierre.


***

LES AMANS CONSOLÉS

Dialogue.

Esistrate.

O toi qui du jour fuis
La brillante lumière !
Toi dont l’ombre des nuits
Ne clôt point la paupière !

Esprit phosphorescent,
Âme mystérieuse,
Sanglot retentissant
Ou voix mélodieuse !

Car dans l’obscurité
Souvent je ne rencontre
Que la vive clarté
Qui dans tes yeux se montre.

De toi dans le lointain
À peine se dessine
Quelque chose d’humain
Qui lentement chemine.

S’échappant d’un réduit,
Un douloureux murmure,
Par l’écho reproduit,
Vient troubler la nature ;

Ou bien un chant plaintif,
Au lever de l’aurore,
Triste, doux et craintif
Dans les airs s’évapore.

Qui que tu sois enfin,
Qu’on voit ou qu’on écoute
Quand des astres sans fin
Du ciel ornent la voûte.

Cesse de m’éviter
Avec inquiétude,
Comme toi pour pleurer
J’aime la solitude.

Car, ô sort inhumain !
Lorsque la jeune Ernance
M’allait donner sa main
Pour prix de ma constance ;

La mort par un coup prompt,
À ma plainte insensible,
Imprima sur son front
Une empreinte terrible...

Un malheur incessant,
Une chagrine flamme,
Un regret trop cuisant
Dévorent-ils ton âme ?

Oh ! réponds-moi, réponds ;
Au bord de l’eau qui tremble,
Pour pleurer nous joindrons
Nos souffrances ensemble.

Omindas.

Si tu veux le savoir,
Estelle que j’adore,
Qui fait mon désespoir,
Sur la terre est encore.

Mais son cœur a changé,
Un autre a pu lui plaire ;
De mon malheur chargé,
Las ! je me désespère !...

Sur les bords des ruisseaux,
Au fond d’un bois tranquille,
Au milieu des tombeaux
Je cherche mon asile !...

Esistrate.

Rien ne doit, je le sais,
Consoler de l’absence
D’un doux ange de paix,
De candeur, d’innocence

Dont, ici bas, l’amour
Enchantait notre vie,
Et que le sort, un jour,
Nous prit en sa furie.

Mais doit-on regretter
Une infidèle amante
Et dans son cœur porter
Les traits d’une inconstante ?

Non, non, de tes tourmens
Elle se rit peut-être ;
De pareils sentimens
Je fus un jour le maître.

Sans transports furieux
J’arrachais de mon âme
L’amour pernicieux
Qu’avait mis une femme

Dont le plus vif désir,
La grande jouissance
Etait d’assujettir
Chacun à sa puissance.

Plus tard je la revis ;
Mon Dieu, qu’elle était belle !
Mais je n’eus qu’un souris
De froid dédain pour elle...

Comme moi ne peux-tu
Briser, ami, ta chaîne ?
De ton front abattu
Chasser l’ennui, la peine ?

Suis-moi, ma jeune sœur,
Comme toi délaissée,
Entretient dans son cœur
Une affreuse pensée.

Viens, que par son pouvoir
La douce sympathie
Vous ramène à l’espoir,
A l’amour, à la vie.

Omindas.

Ami, je te suivrai ;
Mais la tendre Elicerte
D’un époux adoré
Pleure toujours la perte.

Livrée à la merci
D’un chagrin qui la mine,
A ton tour viens aussi
Consoler ma cousine.

De nos jours si le sort
Vient attrister le reste,
Pour le braver encor,
Que l’amitié nous reste.

Esistrate.

Partons. Ernance, adieu.

Omindas.

Adieu, perfide Estelle.

Esistrate.

Repose au sein de Dieu !...

Omindas.

Tombe en enfer, cruelle !...

Et les nouveaux amis
Prirent d’un pas tranquille,
L’un par l’autre affermis,
Le chemin de la ville...

Armand Lanusse.

***

MON VIEUX CHAPEAU

Air : C’est l’eau qui nous fait boire.

On dit que mon chapeau
Remonte au temps d’Hérode,
Qu’il n’est plus à la mode,
Qu’il m’en faut un nouveau.
Mais tout bas je répète
Que chacun a son goût ;
Quand je l’ai sur la tête,
Je suis bien vu partout.

Lorsque sur un côté
Je l’ajuste avec grâce,
Chacun me donne place,
Je marche avec fierté.
Ma belle, la première,
Me dit que je suis beau,
Quand de cette manière
Je mets mon vieux chapeau.

Ah ! si dans sa bonté
Dieu me faisait la grâce
De prolonger ma race,
Que je serais flatté
De voir avant que j’aille
Dans un monde nouveau,
Un garçon de ma taille
Mettre mon vieux chapeau.

M. F. Liotau.


***

ADIEU

Canal Carondelet, le vent du nord me chasse
Aujourd’hui de tes bords,
Adieu, je vais chercher près de l’âtre une place
Pour abriter mon corps.

Sur ton chemin poudreux plus de vertes cigales,
Plus de beaux papillons,
Rien que le bruit du vent qui vient par intervalles,
Mourir dans les buissons.

Mais semblable à l’amant qui loin de son amante
Pleure et gémit toujours,
Loin de toi je n’aurai qu’une voix gémissante,
Et que de mauvais jours !

Je me rappellerai la musique charmante
Qui sort de tes roseaux,
Lorsqu’en un soir d’été la brise les tourmente,
Les penche sur tes eaux.

Quand viendra la saison où revient l’hirondelle,
Où reparaît la fleur,
A toi je parlerai de la nymphe cruelle
Qui rend mon front rêveur.

Oui, je te parlerai de cet amour bizarre
Que je porte en mon sein,
Et qui parfois , quand mon esprit s’égare,
Couver un noir dessein !

Si des rêves hideux traversent ma pensée,
Soulèvent mes douleurs,
C’est que je ne vois point la goutte de rosée
Qui rafraîchit les cœurs.

Poète infortuné, j’ai brisé la mandore
Que j’avais sous les doigts...
A quoi bon de chanter, quand celle que j’adore
Reste sourde à ma voix !...

Adieu !... je ne crains pas que les jours de l’absence
Me fassent t’oublier :
J’aime à me souvenir, et j’aurai souvenance
De toi, près du foyer !

Camille Thierry.

***

LE RETOUR

Au village aux perles.(1)

Romance.

Elle folâtre en ces lieux pleins de charmes,
Tout me le dit, oui, mon cœur le sent bien.
Séjour joyeux, tu bannis mes alarmes,
Dieu des amours, quel bonheur est le mien !

Bosquet fleuri, témoin de notre flamme,
Je te revois, ce n’est point une erreur,
Ruisseau chéri, c’est à toi que mon âme
Veut en ce jour confier son bonheur.

Mais la voilà ! comme elle est embellie ;
Ah ! que d’attraits, que d’aimables appas !
Elle sourit... combien elle est jolie !
Charmante Emma, je vole sur tes pas.

Mars 1828. Nelson Desbrosses.

(1) Surnom donné par l’auteur de cette romance et feu Numa Lanusse au Chemin du Bayou, à cause du grand nombre de jeunes et jolies demoiselles qui demeuraient aux environs de la maison Clarke.


***

ACROSTICHE

Reine de ma pensée, objet de mon ardeur,
O toi dont les yeux noirs font rêver au bonheur !
Séduisante beauté qui sus vaincre mon âme
Et fixas pour toujours le cœur le plus aimant,
M’aimeras-tu pour prix de ma constante flamme ?
Il me faut cet espoir pour finir mon tourment :
Ne me l’ôte donc pas, dis un seul mot : “Espère !”
Et je m’estimerais le plus heureux sur terre !

P. Dalcour.


***

LA JEUNE FILLE AU BAL

Elle aimait trop le bal, c’est ce qui l’a tuée.
V. Hugo.

Emma, vois-tu d’ici ce turbulent phalène
Qui de ces feux ressent la chaude attraction ?
Près de cette bougie où le désir l’entraîne,
Il périra bientôt, faute d’attention.

Des plaisirs excessifs ainsi l’ivresse tue.
Jeune fille, crois-moi, réprime ce transport.
L’éclat qui t’environne et qui charme ta vue
N’est qu’un prisme trompeur qui recèle la mort.

Tu ne m’écoutes pas et ton âme animée
Bondit aux doux accords de l’orchestre joyeux.
Par nos jeunes danseurs ta main est réclamée,
Va voltiger, Emma, je te suivrai des yeux...

L’archet a résonné ! !... tout se meut en cadence,
Et toi, de ce torrent tu suis aussi le cours ;
Toute la nuit, Emma, ton beau corps se balance ;
Mais l’heure des plaisirs ne peut durer toujours.

Le bal touche à sa fin, l’ombre fuit, je t’implore,
Viens, viens auprès de moi te reposer un peu...
Tes sens sont accablés et tu valses encore !...
Oh ! qu’à donc cette enfant ? elle est folle, mon Dieu !

Laisse moi, me dis-tu ; mais un sombre nuage
Voile déjà tes yeux et ton cœur a frémi !...
La pâleur de la mort couvre ton frais visage !
Enfant ! tu méconnais la voix de ton ami !

Emma, distingues-tu ce languissant phalène ?
Vois, tous ces feux pour lui n’ont plus d’attraction...
Près de cette bougie où la douleur l’enchaîne,
Il périt consumé, faute d’attention.

L’enfant n’écouta point ; son ardeur délirante,
Tant que dura le bal, hélas ! ne se calma...
Près d’un tombeau, plus tard, une voix gémissante
Disait : Repose en paix, pauvre enfant, pauvre Emma !...

Armand Lanusse.

***


ACROSTICHE

En voyant vos attraits, par leur charme séduit,
L’on voudrait à sa loi vous tenir asservie ;
Oubliant tout chagrin dans un sombre réduit,
Désormais près de vous l’on passerait sa vie.
Image du bonheur ! approuvez mon respect.
En tête de ces vers j’ai placé mon secret.

A. P.


***

LE RÉVEIL

À mon ami Constant R.

A mes maux succédait un sommeil léthargique,
Quand pour me réveiller un écho satanique
Hurla ces mots dans l’air : “Poète que fais-tu ?
“Te voilà succombant sans avoir combattu...
“Poète, où sont tes vers ?... ta cythare est muette.
“L’oubli pèse sur toi comme sur un squelette.
“Et malgré le dégoût qui corrode ton cœur,
“Tu t’endors sans jeter même un cri de douleur !...
“Pourquoi dormir, pourquoi laisser périr ton âme ?
“………………………………………………….
“Choisis la belle enfant qui parle d’avenir,
“La belle enfant qui donne à l’espoir un soupir :
“………………………………………………
“………………………………………………
“………………………………………………
“Pour l’enfer ou le ciel fais-lui prendre l’essor !
“Puis joyeux tu diras : “Encore une victime,
“Encore des sanglots étouffés par le crime !... ”
Pour ranimer mes sens, lorsque l’écho mourut,
Un envoyé du ciel, un ange m’apparut.
Son regard m’inspira. D’une céleste flamme
Je sentis tout à coup, se réchauffer mon âme,
Je sentis qu’une voix parlait à ma douleur,
Qu’une voix me disait : “Enfant,crois au Seigneur !”
Je sentis que l’enfer ne pouvait me confondre...
Je sentis que j’avais quelque chose à répondre...
Et moi j’ai répondu : “Satan, fuis pour toujours ;
“Je ne suis plus celui qui chantait les amours ;
“Je ne suis plus celui qui disait avec joie ;
“Ce soir j’irai froisser une robe de soie ;
“J’irai, mon bras est fort, et malheur à l’amant
“Qui me demanderait un rendez-vous de sang !”
En face du péril,aujourd’hui je m’arrête,
Le temps a refroidi la chaleur de ma tête.
Au cœur je n’en ai plus... à quoi bon un poignard,
Quand la main qui le tient ne frappe qu’au hasard ?...

Camille Thierry.

***

JUSTIFICATION

A mademoiselle ***.

Air : Le beau village aux perles.

On vous a dit, et vous l’avez pu croire,
Que j’ai produit contre vous des couplets
Suffirait-il d’un mois à ma mémoire
Pour oublier vos vertus, vos attraits ?
Lorsque le sort, brisant mon espérance,
Vint s’opposer aux liens les plus doux,
Sage et discret, je gémis en silence
Et conservai tout mon respect pour vous.

Je l’avoûrai, d’une première flamme
Quelques reflets avaient frappé mon cœur ;
Mais c’est par vous, vous seule que mon âme
A de l’amour savouré la douceur.
À vos attraits, votre voix séduisante,
À vos regards si tendres et si doux,
S’il m’a fallu renoncer sans attente,
Je garde au moins tout mon respect pour vous.

N’écoutez point le dit-on populaire,
Car trop souvent il détruit le bonheur ;
Qui sait ? peut-être un destin plus prospère
Viendra bientôt couronner mon ardeur.
Mais, insensible à ma touchante plainte,
Si votre cœur choisit un autre époux,
Qu’à mon amour s’opposent la contrainte
Et le respect que j’eus toujours pour vous.

Numa Lanusse.

***


LE 11 MARS 1835

Tu t’éloignais, je feignais de sourire
Et je n’osai te presser dans mes bras ;
Oui, ce baiser que je sus m’interdire
N’aurait été que celui de Judas.

Merci, merci, la vapeur qui t’enlève
Porte le calme en mon cœur oppressé ;
Encor livrée à quelque aimable rêve,
Oublie au port mon visage glacé.

Te voir partir lorsqu’on put te connaître !
Quitter la vie et fiancer la mort !
Ah ! pour t’aimer je sens que je dus naître...
Avant moi-même était écrit mon sort !

Jamais de calme et toujours la tempête ;
Toujours la neige et jamais le printemps ;
Du marbre seul pour reposer ma tête !
Et pas un cœur qui comprît mes tourmens !

Finissons-en un grand drame s’apprête ;
Je sens vibrer un tocsin dans mon cœur ;
J’entends gronder la foudre sur ma tête !
Divine voix qui murmure : MALHEUR !

Oh ! oui, malheur ! aux jours d’incertitude
J’osai lever ce voile épais et noir ;
Je découvris fiel et vicissitude,
Je ne trouvai que pleurs et désespoir !

Reviens, reviens, qu’à ton cœur je confie
L’affreux secret qui me ronge le sein ;
À mes accens tu seras attendrie,
Peut-être encor me tendras-tu la main !...

Valcour.


***

LES AVEUX

Romance.

Air : J’aime se dit par habitude.

Je n’ai jamais dit : je t’aime,
Ces mots à prononcer si doux !
Craignant que mon amour extrême
Soudain ne te mît en courroux ;
Mais à te plaire si j’aspire,
Si je brûle de mille feux,
Si ma bouche n’ose le dire,
Ne le vois-tu pas dans mes yeux ?

Le regard, mieux que la parole,
Exprime un tendre sentiment,
Pour dire j’aime, ô ma créole,
Le regard est plus éloquent ;
Auprès de toi quand je soupire
Et demeure silencieux,
Ce que ma bouche n’ose dire
Ne le vois-tu pas dans mes yeux ?

Mais tu feins de ne pas comprendre
Ce que mes yeux t’ont dit souvent,
Et ce que d’amour le plus tendre
Peut renfermer un cœur aimant.
Cruelle, toujours je désire
Et n’ose t’exprimer mes vœux :
Ce que ma bouche craint de dire
Ne le vois-tu pas dans mes yeux ?

Toujours ta voix enchanteresse
Vient porter le trouble en mes sens ;
Je t’aime, hélas, avec ivresse,
Toi qui causes tous mes tourmens !
Oh ! mais je t’aime avec délire,
Aujourd’hui reçois mes aveux :
Enfin ma bouche ose te dire
Ce que cent fois t’ont dit mes yeux.

P. Dalcour.


***

MON PETIT LIT QUE J’AIME

Air : Pourquoi se marier ?

Mon petit lit que j’aime !
Je vais dans ce moment,
Non dans un long poème,
Te chanter gravement.
Du repos digne emblème,
Pour toi quelques couplets,
Mon petit lit que j’aime !
Combleront mes souhaits.

Mon petit lit que j’aime !
Te souviens-tu qu’un jour,
Dans un délire extrême
Je maudissais l’amour ?
Le mot suicide même
S’échappa de mon sein !...
Mon petit lit que j’aime !
Toi seul sus mon dessein.

Mon petit lit que j’aime !
Je mourais sans espoir,
Quand Laure, heure suprême !...
Près de moi vint s’asseoir !...
Ah ! contre un diadème
Je n’aurais échangé
Mon petit lit que j’aime,
De ce trésor chargé.

Mon petit lit que j’aime !
De toi, pour l’amitié,
Je garde par système,
Toujours une moitié.
Lorsque ma voix blasphème
Contre tout, ici bas,
Mon petit lit que j’aime !
Je ne vous maudis pas.

Mon petit lit que j’aime !
Entre tes draps si doux,
Vienne la parque blême
M’atteindre en son courroux.
La vie est un problème
Que nul ne résoudra.
Mon petit lit que j’aime !
Cherchera qui voudra.

Armand Lanusse.

***

A
IDA

Ce qui me plaît en toi, ce que j’admire et aime,
Ce ne sont pas, Ida, tes seize ans, ta fraîcheur.
Ce n’est pas ton œil noir qui d’un amour extrême
A su remplir mon cœur.

Ce ne sont pas non plus tes longs cheveux d’ébène,
Ni même ton corps souple aux gracieux contours ;
Ni tes pieds si mignons, ni ton maintien de reine
Ni tes riches atours.

Mais c’est cette vertu qui s’oppose sans crainte
Aux volontés d’un cœur impudique et vénal,
Cette douce candeur, cette innocence empreinte
Sur ton front virginal.

C’est ce pur sentiment que ton âme angélique
Puise du sein d’un Dieu qui t’a donné la foi ;
C’est cet accent divin de ta voix poétique
Pour défendre sa loi.

Oui, ce sont ces attraits, Ida, je te le jure,
Qui ravissent mon cœur et m’inspirent ces chants ;
Que l’écho qui vers toi les porte, vierge pure,
Les redise longtemps !...

M. F.Liotau.

***


L’AMANT DÉDAIGNÉ

Perfide amour, divinité rebelle,
Toi qui régis les mortels et les dieux,
Pourquoi faut-il que ta flèche cruelle
Frappe le sein d’un mortel dédaigneux ?
Moi qui voulais dans le printemps de l’âge
Jouir en paix des plaisirs les plus doux,
Tu me fixas dans ma course volage ;
De mon bonheur ton cœur fut-il jaloux ?

Plus d’attrait, plus de charme,
Tout est triste à mes yeux,
Tout m’afflige et m’alarme,
Le jour m’est odieux.
Mes membres s’affaiblissent...
Que vais-je devenir ?...
Mes yeux s’appesantissent,
Hélas ! faut-il mourir !

Dis moi, ma douce amie,
Dis moi, que t’ai-je fait ?
Sans toi je hais la vie,
Sans toi tout me déplaît.
Tu ne dis rien encore,...
Que vais-je devenir ?
Vainement je t’implore,
Hélas ! je vais mourir !

Dis-moi quel est mon crime,
Ne puis-je le savoir ?
Serais-je la victime
D’un cruel désespoir ?
Tu gardes le silence...
Que vais-je devenir ?
Prononce ma sentence,
Dis moi, dois-je mourir ?

C’en est fait, je succombe
A mon sinistre sort ;
Sur mon front déjà tombe
Le voile de la mort !...
Adieu, cruelle amie,
Mes tourments vont finir ;
Je quitte cette vie,
Adieu, je vais mourir.

J. Boise.

***

DEUX ANS APRÈS

A mon ami A. Populus.

Ami, si l’espérance habite encor mon cœur,
Si parfois je souris et parle de bonheur,
Si l’avenir me plaît dans ma nouvelle vie,
Je le dois à toi seul... et je t’en remercie !...
Sans toi le désespoir allait briser mes jours,
J’étais près du tombeau... tu vins à mon secours !...
Tu ne délaissas point l’ami de ton enfance,
Tu lui tendis la main... il en a souvenance !...
Ton aspect ranima son courage abattu...
Contre le cruel sort tu soutins sa vertu...
Aujourd’hui je viens donc, quittant ma solitude,
T’exprimer de mon cœur toute la gratitude ;
La vérité m’inspire et son divin flambeau
Fait briller à mes yeux son éclat le plus beau !...
Je le redis encor, dans ma douleur profonde
Je voulais pour toujours renoncer à ce monde,
Lorsque tu rappelas mon esprit égaré,
Me fis voir mon erreur qu’à ta voix j’abjurai.
L’amitié donne à l’âme une toute puissance
De vaincre le malheur, de calmer la souffrance ;
C’est un ange envoyé du céleste séjour
Pour nous entretenir d’espérance et d’amour !...

Michel St. Pierre.

***

RÉPONSE

À mon ami M. St. Pierre.

Quand a cessé l’orage, et que le ciel plus beau
De sa robe d’azur se pare de nouveau ;
Quand souriant d’espoir l’astre qui nous éclaire,
Rejette au loin son voile, et répand sa lumière ;
Pour fêter le retour de ce beau jour naissant,
Le rossignol joyeux joyeux fait entendre son chant :
Ainsi puisque ta muse aujourd’hui se réveille,
Et que des sons charmants ont frappé mon oreille ;
Il m’est doux de penser que du destin jaloux,
Ton courage a vaincu le funeste courroux.
Maintenant plus d’ennuis, plus de morne silence ;
Que le plaisir, ami, succède à la souffrance.
Ecarte de ton cœur ce passé ténébreux,
Que tu sus racheter par des efforts heureux ;
Célèbre par tes chants cette grande victoire,
Ton retour aux vertus te couronne de gloire.

A. P……


***

JALOUSIE

Air : Je vois déjà se déployer tes ailes.

Allons jaloux, à vous tromper vous-même
Ne cherchez plus, mais veuillez m’écouter :
Vous le savez, mon ami, je vous aime ;
Pourtant de moi vous paraissez douter.
Au noir soupçon dont votre âme est saisie
Quel nom donner ? daignez m’en prévenir ;
Puisque pour vous ce n’est point jalousie,
Quel est celui qui puisse convenir ?...

Au Créateur j’offrais mon humble hommage,
Quand, par hasard, au temple j’apperçus,
Près du parvis, votre aimable visage ;
Mes yeux charmés ne vous quittèrent plus.
“Qui donc, hier, regardais-tu Phrasie ?
M’avez-vous dit, “était-ce mon voisin ?”
Puisque pour vous ce n’est point jalousie,
Quel est le nom qui vous convienne enfin ?...

Au bal ce soir, vous devez me conduire :
Comme je veux être belle à vos yeux,
Sur moi, bientôt, vous allez voir reluire
Cette couleur que vous aimez le mieux.
“Oui, dites-vous, ta parure est choisie,
“Mais à ce bal Octave est invité...
Puisque pour vous ce n’est point jalousie,
Quel nom alors avez-vous inventé ?...

Armand Lanusse.

***

À MADEMISELLE ***

Vous qui me demandez un soupir de mon âme,
Une étincelle de mes feux,
Enfant, je vous dirai qu’un regard de la femme
Est un rayon tombé des cieux !

Je n’ai point entendu sur les bords du rivage
Pousser un cri plaintif,
Quand ma barque, jouet des flots et de l’orage,
Heurtait chaque récif ;

Je n’ai point entendu le bruit que fait la rame
Du pilote vainqueur,
Quand vers les naufragés avec courage il rame
Pour calmer leur frayeur ;

Je n’ai point entendu, comme une voix de mère
Une voix me parler,
Pour lutter j’étais seul quand grondait le tonnerre...
Seul pour me consoler !

Vous qui me demandez un soupir de mon âme,
Une étincelle de mes feux,
Enfant, je vous dirai qu’un regard de la femme
Est un rayon tombé des cieux !

Camille Thierry

***

L’OUVRIER LOUISIANAIS

(Imité de Béranger.)

À mon ami Armand Lanusse.

Air : Amis, voici la riante semaine. (Béranger.)

Ah ! quoi, tu ris, tu ris jusques aux larmes,
Tu crois déjà que je suis amoureux ;
Tu dis aussi que j’ai mis bas les armes,
Qu’amour a mis son bandeau sur mes yeux.
Ne crois jamais que riche demoiselle
A ses genoux m’enchaîne pour toujours ;
A Béranger, à sa muse fidèle :
Je suis du peuple ainsi que mes amours.

De ces beautés à face composée,
Pauvre ouvrier, j’excitais le mépris,
Je me sentais l’objet de leur risée
Lorsque mes pieds glissaient sur leur tapis.
Je me taisais... je souffrais en silence,
Car j’espérais avoir bientôt mon tour.
Ce jour arrive et gare à ma vengeance !...
Je suis du peuple ainsi que mes amours.

Va, ne crois pas que traître à ma parole,
J’aille à leurs pieds avilir mon encens.
Ma pauvre Rose ; oui, sois ma seule idole,
Simple beauté qui m’inspire mes chants !
Leurs beaux chapeaux et leurs robes de soie
Effrayeraient mes plaisirs pour toujours.
Est-on gêné ? loin de nous fuit la joie...
Rose est du peuple et voilà mes amours.

A mes travaux six jours de la semaine,
Je n’ai qu’un seul à livrer aux plaisirs.
Ce jour venu, je marche à perte d’haleine,
Réalisant mes plus vastes désirs.
je prends l’habit, je rabaisse mes manches,
Et j’ai par an cinquante deux beaux jours ;
Rose est aussi faraude les dimanches.
Rose est du peuple et voilà mes amours.
Puis, m’a-t-on dit, tu dois aller en France,
Voir ses enfans, t’instruire à leurs chansons :
Pour adoucir des frères la souffrance
Point n’est besoin de prendre des leçons.

Fils méconnu d’Orléans la Nouvelle,
Malgré ses torts je la chéris toujours ;
A mon pays je veux rester fidèle,
Rosette et lui voilà mes seuls amours.

Valcour.

***

LE SONGE

À mademoiselle C ***

Poète à l’âme usée,
De tout trouble ennemi,
Sur ma lyre brisée
Je m’étais endormi.

Mais hier dans un songe
Un ami m’apparut,
Disant : Poète, songe
A payer ton tribut.

De tout barde créole
Une jeune beauté
Réclame un chant frivole
Ou triste à volonté.

Et, dans mon âme émue
Répandant un parfum,
Une fée à ma vue
Offrit un riche album.

Ma fibre poétique
Avec ardeur battit,
D’une voix angélique
La fée alors me dit :

Mon nom est C…..
Dormeur, réveille-toi ;
Je suis jeune et jolie,
Il faut chanter pour moi.

Plein d’un nouveau délire,
Soudain je m’éveillai ;
Puis, remontant ma lyre,
Pour elle je chantai.

Armand Lanusse.

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